[True Detective] la MasterClass de Nic Pizzolato

Written by Charlotte Philippe. Posted in Séries de A à Z, True Detective

Tagged: , , , ,

Festival Séries Mania saison 5

Published on avril 26, 2014 with Pas de commentaire

Nic Pizzolato lors de la Master Class autour de True Detective au Festival Series Mania saison 5

Nic Pizzolato lors de la Master Class autour de True Detective au Festival Series Mania saison 5

La série « True Detective » est fascinante, son créateur l’est tout autant. J’ai donc pris le parti de retranscrire ce que j’ai retenu de cette master class unique à laquelle j’ai eu la chance d’assister. Un grand merci à toute l’équipe du Festival Series Mania pour son travail incroyable ainsi qu’aux partenaires !

Le débat était animé par le journaliste Pierre Serisier.

Qui est Nic Pizzolato ?

Nic Pizzolato est né en 1975 à la Nouvelle-Orléans et a grandi à Lake Charles en Lousiane. Pendant trois ans il a été assistant professeur à l’université d’Indiana et a contribué à l’écriture de deux épisodes de la première saison de « The Killing », l’adaptation de la série danoise « Forbrydelsen ». En 2010, il publie son premier roman policier,  « Galveston », dont l’intrigue se déroule au Texas qui devient rapidement un succès critique et de librairie récompensé en France par un prix l’année suivante en 2011.

L’idée de devenir écrivain germe à la fin de ses études. Toujours attiré par la fiction, il a étudié la peinture à l’université et se décrit comme un artiste visuel. (Il précise aussi avoir été barman pendant quatre ans.)

Nic Pizzolato a choisi le genre policier pour son premier roman et pour « True Detective » parce qu’il aime les personnages sur le fil du rasoir et accorde beaucoup d’importance aux paysages. Les polars permettent de mettre ses personnages sous pression et en tant qu’inspecteurs de sillonner un peu partout à la découverte d’indices, de preuves. Nic Pizzolato précise avec humour que cela n’intéresse personne de voir deux gars se balader en voiture, alors il a ajouté une intrigue policière à tout ça.

La genèse de « True Detective »

Depuis les années 2000, Nic Pizzolato souhaite travailler pour la télévision. La qualité des séries telles que « The Wire », « The Sopranos » satisfait davantage son appétit pour la fiction que les romans. A l’été 2010, son premier livre « Galveston » vient d’être publié et retenu pour une éventuelle adaptation cinématographique. Le projet permet à l’écrivain d’entrer en contact avec des personnes d’Hollywood qui lui expliquent les ficelles pour travailler à la télévision. La première étape consiste à écrire un bon pilote et l’épisode d’une série déjà existante. En juillet 2010, il écrit six scenari de télévision dont « True Detective » qu’il met de côté pensant que l’intrigue pourrait être son prochain roman même s’il a conscience que l’histoire se prête mieux à une série. Il préfère attendre d’en apprendre davantage sur les rouages de l’écriture télé avant de proposer « True Detective ». C’est ce qu’il fait en travaillant à l’écriture de deux épisodes de « The Killing ». « True Detective » prend forme, la série a un producteur Steve Golin et son réalisateur Cary Fukunaga.

Le tournant se produit vraiment lorsque les deux premiers épisodes arrivent entre les mains de Matthew Mc Conaughey. Il veut jouer Rust Cohle à tout prix. Ami de Woody Harrelson, ce dernier demande si l’équipe a pensé à l’acteur pour jouer Marty. il se trouve qu’il est en effet sur la short list. Matthew Mc Conaughey joue alors les entremetteurs pour amener son ami dans la série. Il ne reste plus qu’à écrire le pitch pour vendre la série à une chaîne de télé. En réalité, comme le précise Nic Pizzolato, lorsque l’on a déjà deux acteurs d’une telle envergure dans le projet il est vraiment difficile de ne pas réussir à le vendre. Ils ont finalement l’embarras du choix et vont sur HBO qui est toujours selon Nic l’étalon or des chaînes aux Etats-Unis.

Pourquoi Matthew Mc Connaughey dans le rôle de Rust Cohle ?

Son origine texane a peut-être pesé un peu dans la balance. Nic Pizzolato se souvient surtout de son rôle dans « Frailty » et bien sûr dans « Lone Star ». Mais avant tout il pensait que Matthew était capable d’apporter l’intensité et l’intelligence dangereuse du personnage de Rust Cohle. Ce qui n’est pas donné à tous les acteurs. La plupart des acteurs qui ont été castés étaient du genre cérébraux alors que Nic Pizzolato cherchait plutôt un homme « physique » qui dans d’autres circonstances aurait pu être un héros plus traditionnel. Matthew arrive même à faire oublier qu’il est beau gosse tant il est impliqué à jouer le rôle du personnage si étrange de Cohle.

Un seul réalisateur ça change quoi ?

« True Detective » est une série atypique du fait que tous les épisodes ont été écrits par une seule personne, Nic Pizzolato et réalisés par une seule autre personne, Cary Fukunaga. Alors cela implique que tout va prendre plus de temps. Mais pour les acteurs, cela leur permet de se sentir plus en sécurité n’ayant pas à s’adapter à une multitude de différents réalisateurs. Par ailleurs, le contrôle artistique en est accru.

L’expérience ne se reproduira pas pour la saison 2. Pour la saison 1 il a fallu attendre la fin du tournage des huit épisodes pour passer en post-production alors que pour la plupart des séries, la post-production se fait après le tournage de chaque épisode et que le tournage des autres épisodes continue. Cela permet de voir ce qui fonctionne ou non au fur et à mesure. Pour « True Detective », ils ont du faire le pari que tout était dans le scénario.

Le personnage de Rust Cohle

Rust Cohle est le personnage typique et emblématique de l’inspecteur « gros dur ». Nic Pizzolato a souhaité lui donner une dimension réelle : qu’est-ce que c’est un personnage dur et quel comportement a-t-il ? c’est ici qu’intervient la philosophie. Cohle est un autodidacte et il a cette prédisposition et cette faculté d’analyser et d’articuler les fondements philosophiques de son comportement. Il est une version authentique de ce que les « durs » prétendent être.

Les personnages sont-ils des stéréotypes ?

Selon Nic Pizzolato, nous sommes tous à notre façon des stéréotypes. Nous cessons de l’être dès lors que l’on creuse davantage dans la psychologie de chacun. Donc si on regarde les deux personnages principaux de façon superficielle, oui ce sont des stéréotypes. Deux flics qui ne s’entendent pas trop et qui collaborent sur une enquête en partageant la même voiture , oui c’est un stéréotype. Mais la série nous amène à creuser au delà de la surface et à voir leur vrai caractère.

La séquence où Rust et Marty reviennent de la scène du crime et où Cohle exprime sa vision du monde est très importante à ce titre. Elle intervient au début de la série. C’est une façon de planter les personnages et de prévenir le spectateur sur la série : si vous regardez la série vous allez voir deux flics passer six minutes en voiture à discuter de philosophie. Cela sert aussi à exposer les motivations des personnages.

Que cherchent les personnages ?

Ils cherchent la justice, du moins c’est une des excuses qu’ils se donnent pour continuer à se comporter comme ils le font et la vie qu’ils mènent. Leur travail est en soit une façon pour eux de ne pas sombrer. En réalité, ils cherchent chacun à trouver comment vivre. Cohle dit qu’il vit sans illusions, ce qui est impossible et est en soit une illusion, alors que pour Marty il n’est même pas envisageable qu’une seule partie de sa vie soit une illusion en dépit des contradictions et des petits arrangements de sa vie. La série elle-même est une étude de ces personnages.

La relation Cohle/Hart

Rust Cohle déclare dans la série à son co-équipier Marty « without me, there is no you -sans moi tu n’existes pas ». Les deux personnages si différents semblent indispensables l’un à l’autre. Cette réplique d’un point de vue pragmatique fait référence au secret qu’ils partagent et aussi au fait que Cohle recueille toutes les confessions qui permettent d’avancer dans leurs enquêtes.
Selon Nic Pizzolato les passages les plus intéressants de la série sont ceux qui opposent les deux personnages. In fine, le message qu’il veut faire passer c’est que ces relations binaires sont illusoires, l’opposé n’existe pas, tout est symétrique. Et s’il y a une tragédie dans l’histoire de la relation entre ces deux hommes c’est que chacun aurait pu absorber un peu de l’autre pour vivre de façon plus équilibrée. Lorsque Cohle revient vers Marty, ce dernier n’hésite pas à le rejoindre parce que ce qui s’est passé en 1995 est de sa faute. Mais quand on voit la vie qu’ils mènent tous les deux, on comprend que Hart n’avait rien d’autre de mieux à faire. Aucun des deux n’a réellement de foyer. Et à la fin de la série on s’aperçoit que leur foyer, ce qui s’en rapproche du moins, c’est l’autre. Ils finissent par se connaître très bien et avoir quelqu’un dans la vie qui vous connaît très bien est une bénédiction.

Ils partagent d’ailleurs énormément de souvenirs commun, y compris leur version de ce qui s’est passé chez Regie Ledoux. Les souvenirs forment notre identité. Le seul problème c’est qu’ils sont souvent altérés par notre mémoire. Il faut ainsi être prudent aux histoires que l’on se raconte car elles font partie de ce qui nous constitue.

True Detective / Dante et Virgile, la descente dans les cercles de l’enfer ? (La Divine Comédie)

L’un des thèmes de la série est précisément le salut de l’âme humaine, pas au sens religieux ou surnaturel, mais plutôt comment arriver à la rédemption de l’âme comme élément constitutif et fondamental de notre être. C’est ce dont parle la Divine Comédie de Dante. Nic Pizzolato a grandi dans une famille très catholique et pratiquante voire mystique. L’idée de rédemption y est omniprésente dans le tissu familial particulièrement dans le sud des Etats-Unis. Carcosa est une sorte d’enfer avec le symbole de la spirale. Mais il y aussi l’influence de TS Eliot, les paysages où ils ont tourné ressemblent à des lieux où l’Apocalypse est déjà passée.

Regie Ledoux le contrepied d’un Hannibal Lecter ?

Nic Pizzolato a voulu créer un monstre identifiable directement, quelqu’un de terrifiant et de diabolique qui fasse peur de façon primaire. Alors un homme en slip avec un masque à gaz et une machette à la main lui a semblé bien approprié. Compte tenu de l’histoire et du background de Regie Ledoux, le représenter en sorte de maître de l’échiquier aurait été totalement inadapté. Les criminels qui n’en ont pas l’air ce sont les directeurs de banques. Nic Pizzolato conscient de la fascination qu’exercent les tueurs en série sur les gens n’a pas souhaité que l’on s’arrête trop longtemps sur eux et a voulu leur donner l’image la plus simple possible afin que l’intrigue ne soit pas vampirisée par cette question.

Le temps est un cercle plat (« Time is a flat circle »)

Réplique désormais célèbre de Regie Ledoux qui reprend sans le savoir une théorie de Nietszche que Cohle identifie comme tel, si ce n’est que la citation de Nietszche est plutôt « le temps est un cercle ». Cela illustre la « théologie » de Cohle pour qui la vie est un éternel recommencement. Nic Pizzolato a introduit cette notion dans l’histoire car elle correspond bien au caractère de Rust Cohle qui se plaint de cette vision de l’éternité où l’on est condamné à vivre encore et toujours la même chose sans pouvoir y échapper et qu’il est témoin de cette réalité et de sa propre vie.

True Detective est-elle une critique de la religion ?

Nic Pizzolato à titre personnel n’est pas croyant mais il ne considère pas devoir limiter son récit en fonction d’une quelconque propagande. La seule chose que la série dénonce c’est le fait de ne pas réfléchir. Il a toujours pensé qu’il n’est pas possible d’avoir des positions catégoriques. Aux Etats-Unis, la sphère politique a toujours voulu contrôler l’Art car ils ne peuvent pas imaginer l’Art autrement que comme une approbation ou une répudiation de leur système de pensée. L’ambiguïté est quelque chose qu’ils n’arrivent pas à accepter. Or « True Detective » est une oeuvre très ambiguë.

True Detective et la Louisiane

Une grande partie de la série se déroule dans le milieu des « white trash », les personnes particulièrement défavorisées, abandonnées à elles-mêmes. Nic Pizzolato a grandi dans ces endroits et ce qu’il filme décrit parfaitement ce qu’il s’y passe ainsi que dans la majeure partie du Golfe du Mexique. La réalité de la Louisiane est très troublante et Nic Pizzolato ne cache pas être toujours hanté par ses contradictions : la corruption, la pauvreté, la foi.

La référence à « Carcosa » de Robert Chambers

Nic Pizzolato n’est pas particulièrement fan du livre de Chambers mais il s’en est inspiré car il s’agit d’une littérature étrange et cosmique dont la référence permet d’introduire les notions de superstition et de cosmologie, des croyances qui servent de prétexte à la perversion. L’ambiance de l’horreur se prête bien au polar et aux lieux où se déroule l’action. Il se sert ainsi de l’histoire du Yellow King surtout pour placer le cadre, celui de la folie. En fait, le monde c’est Carcosa, une autre façon de définir l’enfer ou le purgatoire.

Le dénouement de « True Detective »

Certains fans portés par l’ambiance cosmique de la série imaginaient une fin en twist à la « lost ». Nic Pizzolato considère qu’il pose des questions tout au long de la série et y répond point par point sans chercher de revirement de situation particulier. Ceux qui attendaient autre chose se sont un peu trompés sur la nature de la série car elle répète constamment que l’horreur cosmique existe mais qu’elle est là parmi nous parce que nous vivons dans un univers où Dieu est silencieux et que nous savons que nous allons mourir. Il est inutile d’y ajouter du surnaturel, cela ne fait pas peur car cela n’existe pas, en revanche les fanatiques font peur. « Lost » a posé sans arrêt de nouvelles questions pendant six ans sans y répondre, ce n’est pas du tout ce que souhaitait faire Nic Pizzolato. Après face aux critiques, il est conscient qu’une série regardée par 12 millions de personnes ne peut pas être vécue de la même façon par tout le monde. Il ne se fixe d’obligations que par rapport à son histoire et ses personnages.

« True Detective » la saison 2 #TrueDetectiveseason2

Nic Pizzolato a fait quelques petites révélations sur la saison 2. Il a déjà écrit les deux premiers épisodes, il y aura trois acteurs principaux, il sait déjà à qui il pense dans la mesure où il a besoin de visualiser les personnages mais il ne peut pas encore nous dire de qui il s’agit. Le casting commencera en mai et juin. L’intrigue se déroulera en Californie dans des endroits méconnus. C’est un Etat riche, sombre avec beaucoup d’intrigues intéressantes.

En conclusion, l’écriture et le tournage de « True Detective » ont définitivement changé Nic Pizzolato qui n’est plus la même personne qu’avant mais ne parvient pas encore à expliquer en quoi.

A noter que « The Wire » est la série préférée de Nic Pizzolato qu’il considère comme la meilleure série de tous les temps.

 

Charlotte Philippe

Partager

Pas de commentaire

There are currently Pas de commentaire on [True Detective] la MasterClass de Nic Pizzolato. Perhaps you would like to add one of your own?

  1. […] Lire la Masterclass de Nic Pizzolato […]

Leave a Comment