[Breaking Bad] Walter White, par delà le bien et le mal

Written by Charlotte Philippe. Posted in Breaking Bad, Séries de A à Z, Voix libre

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Published on avril 14, 2011 with 2 Comments

Dans le cadre du festival séries mania au Forum des Images, j’ai assisté à une conférence « philo » au sujet de la série Breaking Bad. Thibaut de Saint Maurice, chroniqueur série sur France Info et auteur du livre « Philosophie en séries », est venu nous exposer sa thèse de façon convaincante et bien structurée en deux parties. Merci de prendre des notes au fond de la classe…
Pré-requis pour suivre ce cours: avoir vu les deux premières saison de la géniale série de Vince Gilligan.

Thibaut de Saint Maurice, philosophe, souhaite nous démontrer que Walter White est un héros Nietzschéen. Pour rappel, la série Breaking Bad a été créee par Vince Gilligan en 2008 et diffusée sur la chaîne AMC. Elle raconte l’histoire de Walter White, prof de chimie à Albuquerque (au Nouveau-Mexique). Personnage qui n’a pas vraiment réussi sa vie. Il a la cinquantaine, barbe ses étudiants qui ne le respectent pas. Il doit travailler dans une station de lavage de voitures pour gagner correctement sa vie. A la maison, Walter a du mal à communiquer avec sa femme et son fils. Physiquement, ils ne l’ont pas gâté, en lui collant une moustache ridicule et des pulls défiant le bon goût élémentaire.
Ajoutez à cela qu’il est atteint d’un cancer des poumons incurable. Là, on peut se demander ce qui bien nous intéresser chez ce personnage principal qui a toutes les caractéristiques d’un anti-héros.

Avouons-le, de prime abord, il n’a pas grand chose d’attachant.

Walter White n’a rien d’extraordinaire, il est d’une banalité confondante. Pour l’illustrer, souvenez-vous du premier épisode et du premier cours de chimie, puis du passage à la station de lavage de voiture où il subit l’humiliation de laver la décapotable de l’un de ses étudiants, pour revenir ensuite chez lui où l’attendent ses amis pour un anniversaire surprise.

Et pourtant, Breaking Bad c’est aussi l’histoire d’un homme qui va changer de vie. Au moment où il apprend qu’il a un cancer, son existence va basculer. Ce changement va marquer le point de départ de la série. La complexité du personnage va se révéler. Walter White va décider de rejeter tout son passé, toutes les structures sociales, les normes avec lesquelles il a vécu jusqu’ici. Ce point de bascule s’exprime clairement lors du passage où il discute avec Jesse Pinkman, un ancien étudiant avec qui il s’associe pour faire son trafic de méthamphétamine. Ce dernier lui demande en effet s’il a perdu la tête (or something) pour se lancer dans la drogue, s’il fait ça pour l’argent. Walter laconique répond « I am awake », en gros, je me suis réveillé. Plus tard, dans un magasin de vêtements où avec sa femme Skyler, il aide son fils handicapé à essayer un nouveau jean, il est confronté à une bande de jeunes pas finauds se moquant de l’ado qui a besoin de Mammy and Daddy pour faire son shopping. Walter bouillonne et ne tarde pas à réagir en agressant l’un d’eux, un grand gaillard qui le dépasse d’au moins deux têtes. Il est déjà loin le Walter qui laissait passivement sa vie défiler. On découvre un nouvel homme qui va abandonner la résignation pour se révolter.

Walter White devient en peu de temps un personnage complexe et s’impose comme une énigme à résoudre, un mystère à comprendre.

On peut dès lors se demander à l’instar de Jesse, si Walter a perdu la tête ou a sombré dans la dépression après l’annonce de son cancer, ou bien s’il est entré dans un processus de reconquête de soi. Est-ce qu’il s’agit simplement de l’histoire d’un type qui sort du droit chemin, qui « break bad » (expression du sud des États-Unis qui signifie quitter le droit chemin, mal tourner)? En effet comment comprendre qu’un homme malade et affaibli (cf les sévères quintes de toux) ait la force soudaine d’affronter des ennemis et des situations coriaces.

On rembobine et on revient à la scène (culte) d’ouverture de la série. Parce qu’elle comporte un certain nombre de clés. Thibaut de Saint Maurice en a relevé quatre.

Ces quatre minutes permettent d’analyser ce qui se joue d’un point de vue « métaphysique » dans Breaking Bad. D’un point de vue narratif, le début crée le suspens et met le spectateur dans un état de curiosité, on ne comprend pas grand chose donc on attend la suite pour comprendre. Mais on a vu aussi quatre choses importantes.

Le désert. Breaking Bad est une série qui se passe en partie dans le désert. Donc un espace dans lequel on a perdu tous les repères humains, sociaux, moraux et le lieu où il faut lutter pour survivre. Les valeurs morales y sont suspendues ou remises en question. Dans l’imaginaire américain, le désert c’est aussi le décor du western et des hors-la-loi qui règlent leurs conflits par la force. C’est dans ce lieu « sans lois » que nos compères vont cuisiner leurs méthamphétamines. C’est encore dans le désert que va se dérouler une confrontation très violente entre Jesse, Walter et Tuco. Pour ceux qui ont vu la saison 3, le duel Gus et Walter s’y déroulera également.

La présence du corps comme personnage central. Lorsque Walt sort du camping-car, il est en slip, tout sauf sexy. Cela ne correspond pas du tout à l’image du corps telles que les séries américaines nous le montrent habituellement d’où le choc pour le spectateur. Ici, nous sommes face à un corps qui n’épouse pas le statut de personnage principal de Walter. Un corps très blanc, pas musclé, affaissé. Et pourtant, c’est le corps de Walter qui va être le maître du récit qui commence avec son cancer et qui ne peut continuer que si le corps de Walter résiste à la maladie.

La confession face à la caméra. Ou la non-confession puisque Walter déclare d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un aveu de culpabilité. Ce dernier refuse toute culpabilité par rapport aux actes qu’il s’apprête à accomplir. Il ne se pose pas la question en termes moraux. A la différence de Jesse qui n’aura de cesse de se poser d’interminables questions sur ce qu’il est en train de faire.

La posture finale de Walter en slip/chemise/chaussettes. On le voit prêt à affronter, avec la position d’un cow-boy, tous les dangers qui se présentent. En l’occurrence ce qu’il pense être l’arrivée de la Police pour l’arrêter. Il est prêt à lutter et à se battre.

On vient de brosser un portrait large de la série, nous avons vu un homme malade qui se réveille, un homme capable de s’affranchir de la morale et de lutter contre tout ce qui fait obstacle à son projet. Il est temps de faire intervenir un nouveau personnage : Nietzsche.

La modification du rapport de Walt avec son corps nous fait penser à la citation de Nietzsche qui depuis est devenue un proverbe: « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » (ou « ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort »). Ce que l’on voit dans Breaking Bad c’est un homme qui va se renforcer face à la maladie. Pas seulement psychologiquement, mais aussi physiquement. Dans la philosophie de Nietzsche la seule réalité intéressante est celle du corps. Tout ce qui est conscience, volonté sont des illusions inventées par hommes faibles pour essayer de supporter la réalité. Seul le corps est la réalité à suivre. On va voir Walter laisser son corps prendre progressivement le contrôle et il va s’en servir comme instrument pour faire accepter ce qu’il est devenu après s’être éveillé.
A titre d’illustration, prenons le passage où Walter et Jesse sont coincés dans le désert. Ils doivent trouver un plan pour retourner en ville, voir vidéo. Qu’y a t-il de plus subversif que de se mettre nu dans un petit supermarché? Walter, introverti, en se montrant dans son plus simple appareil, montre qu’il est prêt à assumer son corps tel qu’il est et de ne plus se soucier du regard des autres. Il n’aura de cesse ensuite de repousser les limites des schémas conventionnels.

Cela conduit à renouveler son rapport à la morale. Là encore, Nietzsche: « Il faut détruire la morale pour libérer la vie ».

Si Walter est malade au début de la série c’est peut-être simplement parce que comme le dit Jesse il a un grand balai dans le cul qui l’empêche de voir sa vie libérée. En fait, c’est le bon gars, résigné qui accepte toutes les règles et les contraintes sociales. Or, selon Nietzsche, si nous sommes de bons petits soldats c’est parce que nous sommes guidés par la peur et le ressentiment. Peur des conséquences de nos actes. On va voir Walter se libérer à la fois de la peur et du ressentiment.

Walter a un beau-frère, Hank, agent de la DEA qui revient d’une mission un peu traumatisante, il s’agit de l’épisode avec la Tortuga. Il est déprimé et a perdu son côté grande gueule. Walter se décide à aller lui parler pour essayer de le relever. On voit dans ce passage comment Walt s’est libéré de sa peur: « J’ai passé 50 ans de ma vie à avoir peur, de ce qui pourrait arriver, ne pas arriver. Et tu sais, depuis que je sais que j’ai un cancer, j’ai réalisé que c’est la peur le véritable ennemi. Alors, lève-toi, lève-toi et va affronter la peur. » En effet, maintenant qu’il est fixé sur son sort, il ne s’agit plus que d’un combat entre la vie et la mort et peu importe ce qui pourrait arriver ou non. Il est confronté au combat final, affronter le monde réel, lutter pour survivre. Cela éclaire d’un nouveau jour son existence passée.

La deuxième libération concerne celle du ressentiment.
A titre d’exemple du nouveau Walter White, prenons le passage où il déjeune avec Gretchen pour s’excuser d’avoir menti. En effet, il a fait croire à sa femme que Gretchen et son mari payaient son traitement, il s’est servi d’eux pour masquer la réalité. La scène est un affrontement brutal où Walter déverse des années de ressentiments et d’amertume. Il lui assène coup sur coup qu’il n’a que faire de sa charité, qu’elle a bâti sa fortune sur ses idées et il conclue la discussion par un « Fuck you » virulent. Il y a en effet une cassure chez cette homme. Il ne se trouve pas socialement là où il aurait du être. Quand il était étudiant il était brillant et avec ses amis il a fait des travaux très innovants en chimie. Ce sont ces amis qui ont valorisé ses travaux en déposant des brevets etc. Lui n’en a pas profité. Arrive un moment où il doit se libérer de cette frustration et de ce ressentiment.

Une fois libéré de la peur et du ressentiment, on est capable d’effacer la moralité et d’aller, pour reprendre le titre du livre de Nietzsche, par delà le bien et le mal. La série est surprenante car elle accorde peu de place aux scrupules et aux remords. De temps en temps, Walt hésite, mais souvent il s’agit d’une hésitation sur le mode opératoire. Au début, lorsqu’il doit tuer Krazy8 il établit une liste du pour et du contre. Quand il réalise « c’est lui ou c’est moi », rapidement, ce genre de questions ne le taraudent plus et il se demandera juste comme faire et non est-ce bien de le faire. Il va chercher désormais ce qui est bon pour lui, au sens de ce qui va augmenter sa puissance d’agir.

Regarder Breaking bad c’est finalement trouver une mise en scène assez brillante de ce concept complexe de Niezstche qui a fait couler beaucoup d’encre: celui de la volonté de puissance.

Walter au fur et à mesure de son évolution dans la série est quelqu’un qui va physiquement incarner cette volonté de puissance, non pas au sens de dominer et d’être le plus fort, de faire souffrir les autres, mais au sens de vivre plus, de façon augmentée. Laisser les pulsions et les désirs du corps s’exprimer. La force du personnage est d’accepter cette maladie et de vouloir reconquérir ce que sa positon sociale, ses amis lui ont ôté.

Breaking Bad finalement c’est l’histoire d’un homme qui sait qu’il va mourir et qui veut par tous les moyens continuer à vivre, mais pas comme avant, avec une puissance et une intensité nouvelles. Il nous renvoie à nous spectateurs la question de savoir où on se situe par rapport à nos compromissions et nos faiblesses, c’est peut-être la raison de notre attachement pour son personnage.

Samedi, Vince Gilligan en personne sera à séries mania pour parler de Breaking Bad. Je viendrai vous faire un compte-rendu.

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2 Comments

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  1. Très bonne retranscription ! Vivement samedi… si Vince Gilligan nous offre une analyse de l’épisode « Fly », ca risque d’être exceptionnel !!

    • c’était exceptionnel!!!

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