[Boardwalk Empire] Entretien avec Patrick Brion autour de Martin Scorsese

Written by Charlotte Philippe. Posted in Boardwalk Empire, Séries de A à Z, Voix libre

Tagged: , , ,

Boardwalk_Empire_2010_Intertitle_620x350

Published on décembre 27, 2010 with Pas de commentaire

Livre_Martin_Scorsese_de_Patrick_Brion.jpgJ’ai eu la chance de rencontrer Patrick Brion, au départ pour discuter de la série Boardwalk Empire (il a écrit un livre passionnant sur Martin Scorsese). La discussion a largement débordé de son cadre initial et nous avons causé de Tarantino, de la 3D. J’ai entre autres appris que le film d’Hitchock « Le crime était presque parfait » avait été tourné pour être projeté en relief! Patrick Brion est autant cinéphile-historien que sérievore. Imaginez qu’il a vu le pilote du « Prisonnier » en 35 mm.

Bref, voici l’interview que vous pouvez aussi retrouver là.

 

Patrick Brion est un homme de télévision et de cinéma. Il a été programmateur des séries à l’ORTF et a crée le cinéma de minuit sur France 3 qu’il anime toujours.  Historien du cinéma il a écrit de nombreux ouvrages de référence. Notamment son livre « Martin Scorsese » paru aux Editions de la Martinière.

Il a beaucoup de choses à nous dire sur la série Boardwalk Empire et Martin Scorsese !

 

Vous avez programmé pendant longtemps les séries à l’ORTF, on peut dire que vous avez à peu près tout vu, et en parallèle vous avez aussi suivi l’évolution du cinéma, pouvez-vous nous faire un petit panorama ?

 

Dans les années 55/65, quand la production était encore en noir blanc, une multitude de grands cinéastes ont tourné pour la télévision : John Ford, Otto Preminger, Nicholas Ray et bien d’autres. Tout simplement parce qu’ils ont pensé que la télévision était un nouveau média et qu’ils ne voulaient pas s’en priver. Ensuite, est arrivée toute une génération – celle d’Altman, Mulligan, Frankheinemer – qui a commencé à la télévision. Certains y sont restés, comme Frankeinhemer qui a mené sa carrière en parallèle au cinéma et à la télévision.

Jusqu’au milieu des années 70, il y a eu une grosse production de séries, que nous connaissons tous, Mannix, Mission impossible…Avant ça, il y avait eu des séries télé exceptionnelles comme Alfred Hitchcock présents, d’ailleurs Hitchcock est sans aucun doute le plus grand réalisateur à avoir autant tourné pour la télévision. Il a fait des œuvres de télévision qui poursuivaient exactement les mêmes thèmes que ses films. En aucun cas, ce n’était des sous-produits du cinéma.

Ensuite, le domaine des séries s’est un peu effondré en terme de qualité et le téléfilm s’est imposé jusqu’au début des années 90. Le cinéma hollywoodien classique était très cher,  contrôlé par des gens qui n’avaient pas la sensibilité de ceux des années 40 ou 50, avec une recherche de la rentabilité absolue. Dans ces années-là, on peut dire que la production cinématographique a été assez médiocre. Dans le même temps, je voyais des téléfilms, puisque je m’en occupais à l’ORTF, d’une qualité bien supérieure : mieux écrits, beaucoup plus originaux et bien réalisés.

Puis la série télévisée que l’on connaît aujourd’hui est apparue, c’est-à-dire la « série-film » si l’on peut dire, dans le sens où elle n’est pas unitaire mais l’histoire se prolonge dans le temps. Le vivier de talent qui travaillait sur les téléfilms s’est alors orienté sur les séries tv, notamment les scénaristes. On a ainsi des séries très structurées, bien écrites, intelligentes, ancrées dans une espèce de réalité, même si Boardwalk Empire se déroule dans les années 20, qui ont bien entendu l’avantage de fidéliser le téléspectateur.

Aujourd’hui la série américaine est devenue culte. Elle a pris une espèce de patine artistique. Les jeunes qui sortent des écoles de cinéma se dirigent très naturellement vers la télévision parce que la série américaine est à la mode auprès de la presse, auprès du public. Et lorsque des réalisateurs comme Scorsese vont dans le domaine de la série, ils donnent leurs lettres de noblesse au genre. Quelque part il envoie le message que la série télé n’est pas un sous-genre, bien au contraire.

Aux Etats-Unis il a toujours existé des passerelles entre le cinéma et la télévision. Aujourd’hui, il n’existe plus de fossé entre les deux.

Que pensez-vous du fait que Martin Scorsese ait choisi de participer à Boardwalk Empire ?

 Je ne suis pas étonné que des gens de cinéma qui ont du talent fassent des séries. Des gens comme Scorsese ont carte blanche pour faire à peu près ce qu’ils veulent dans le cinéma contemporain d’Hollywood. S’il a choisi de produire Boardwalk Empire, de réaliser le pilote, et donc de coller son nom à la série, il ne l’a pas fait par hasard. D’abord parce qu’à l’heure actuelle, de quoi parle-t-on ? De Lost, des Soprano, de Mad Men, des Experts ou autres qui représentent un travail scénaristique remarquable. Ce sont des productions de télé qui d’un point de vue cinématographique sont gonflées. Le montage n’est pas lisse et chronologique.

Ensuite, Scorsese a toujours aimé les histoires de gangster et de préférence situés dans le passé. « Casino » marque aussi le passage d’une génération de mafia à une autre. Qu’il s’intéresse à Atlantic City ou à New-York dans les années 20 est absolument normal. Il reste avant tout un peintre et un historien de l’Amérique.

Après avoir regardé la série y avez-vous l’empreinte « Scorsese »?

Son empreinte est là ne serait-ce que du point de vue de l’ambition du projet !

Sinon, j’ai surtout eu l’impression d’une très grande unité. Je ne me suis pas dit le pilote est vraiment réussi mais le reste est raté. L’ensemble est de grande qualité. D’abord parce qu’il y a une équipe technique derrière, on sait que le réalisateur n’est pas seul à faire un film, il s’agit d’un travail d’équipe. Scorsese a donné le look à la série à partir du pilote. Les acteurs sont déjà là pour la quasi totalité dans le premier épisode. Scorsese ne met pas son nom n’importe où. Il relit tous les scénarios, assiste au montage et si une scène lui semble mal réalisée, il est producteur, il ne va pas permettre à cette scène de rester. Vous savez dans le système américain, les productions ont leurs monteurs, leurs assistants de production qui gardent un œil aussi. Boardwalk Empire est une série qui coûte cher, alors si une scène est ratée, la production n’hésite pas à la refaire. Le pilote est signé Scorsese et le reste aussi. Il n’a jamais fait de projet purement commercial dans sa carrière, donc s’il met son nom, il supervise.

Est-ce que vous voyez une grosse différence avec ses films ?

Pas vraiment. Simplement la violence est légèrement édulcorée. Scorsese met le maximum de violence qui peut passer sur une chaine de télé, on tire sur les gens etc., mais on ne verra pas des séquences où on coupe des têtes à coup de pelle. Même si certaines scènes vont plutôt loin pour un programme télévisé, y compris au niveau des scènes de sexe.

Est-ce qu’il y a encore une frontière entre la série et le cinéma ?

Honnêtement, on diffuserait la série Boardwalk Empire en salle, personne n’y verrait que du feu par rapport à une production cinéma. Peut-être au niveau du casting on se dirait que la distribution est un peu plus confidentielle.

La vraie différence est scénaristique puisque pour un film il y a un début et une fin avec une durée moyenne entre 1h30 et 2h00. Sur une série, nous sommes sur un format beaucoup plus long, il est important de bien penser au développement des personnages, de ne pas brûler toutes les cartouches dès le début et imaginer que le film va durer plusieurs dizaines d’heures.  Nous ne sommes plus dans le cadre de séries unitaires où chaque épisode se suffit à lui-même.

Que pensez-vous du casting ?

 Les plus connus sont Steve Buscemi et Michael Pitt, mais la plupart des autres sont peu familiers. En réalité, c’est une bonne chose. La série a cet avantage de ne pas jouer sur les vedettes mais de se centrer sur le sujet. Les héros sont Atlantic City, la Prohibition, la Mafia. D’ailleurs si vous regardez bien, ce sont les séries qui font les héros et non l’inverse. Le casting fonctionne très bien et sert parfaitement le propos.

Qu’avez-vous pensé du générique de Boardwalk Empire ?

Je trouve le générique superbe. J’ai immédiatement pensé à Magritte, cet homme de dos avec un chapeau qui regarde la mer! C’est très intéressant de casser le côté rétro « années 20 » en mixant une musique rock avec une image un peu nimbée et mordorée. Cela rajeunit considérablement le thème. Au début quand j’ai vu le générique je me suis dit Buscemi est dans un rêve, il va se réveiller ! Toutes ces bouteilles de whisky dans la mer, visuellement c’est impressionnant.

 

L’ouvrage de Patrick Brion sur Martin Scorsese : « Martin Scorsese » aux Editions de la Martinière

Partager

Pas de commentaire

There are currently no comments on [Boardwalk Empire] Entretien avec Patrick Brion autour de Martin Scorsese. Perhaps you would like to add one of your own?

Leave a Comment